Avant de sortir, je me mets à penser. J'ai le temps, le couloir, de la chambre à la porte d'entrée, semble s'allonger tous les jours, et tous les jours je peux penser un peu plus longtemps. Je pense à ma femme. Je ne me souviens plus du moment de son départ, ni de la dernière fois que je l'ai vue. Quant à la dernière fois que je l'ai touchée, je n'essaye même pas de l'évoquer. Mon couloir est long, mais pas à ce point. Nous nous sommes aimés pourtant, à une époque, j'en suis convaincu. Mais cette vie a tué la passion qui nous avait enflammés. On croit toujours que quand quelque chose est détraqué dans un couple, cela vient de l'une des parties, voir des deux. Je suis certain que c'est faux, totalement faux. C'est la faute de tout le monde, de tout ceux qui contribuent à ce qu'un tel monde continue de tourner. Je ne critique pas, après tout moi aussi je le fais tourner. Je ne fais que constater. CE N'ETAIT PAS DE MA FAUTE. D'ailleurs, si je ne me souviens pas de la dernière fois que je l'ai vue ou entendue, ce doit être parce que je n'ai aucune raison de me sentir coupable. Elle n'est plus là, voilà tout. Ca arrive à tout le monde, à ce que l'on dit.

J'arrête de penser. Je suis devant la porte. Lorsque je l'aurais ouverte, je n'aurais plus le choix. Je devrai m'engouffrer dans le passage qui me mènera au monde extérieur. Aujourd'hui, je ne me sens pas vivant, j'ai l'impression d'oublier quelque chose, je baigne dans un sombre inconscience. J'interroge une dernière fois mon esprit afin d'être sur qu'il ne veut pas rester au lit, mais devant la silence caractérisé qui me répond, je me décide enfin. Je décroche mon manteau ; il me paraît bien lourd, mais ce n'est pas grave.

J'ouvre la porte.

08 : 13

Un silence profond ponctué de légers sons métalliques règne sur le café. Comme tous les jours, j'entre et me dirige immédiatement vers le comptoir, sans regarder autour de moi. Je commande un chocolat bien chaud et en l'attendant, j'allume ma première cigarette de la journée. A ce qu'il paraît, ça risque de me tuer. Je m'en fous, mon boulot le fait aussi et je n'arrête pas pour autant. J'arrêterai de fumer quand j'arrêterais de travailler, parce qu'alors, je n'aurai plus d'excuse. En plus ça me détend, même si la première me donne toujours envie de chier.

Je me décide enfin à jeter un œil autour de moi. Disséminés dans la salle, je vois sept zombies. Cinq hommes et deux femmes qui mangent ou boivent lentement, silencieusement, tout en lisant Le Monde, Le Figaro ou Gala (la coupable est une des femmes, comme par hasard. L'autre ne lit rien). Moi je n'achète pas les journaux, je ne regarde pas la télé, même si j'en ai une (histoire de payer la redevance). Ne me demandez pas ce qui s'est passé durant les trois derniers mois, je n'en ai aucune idée, et d'ailleurs je m'en fous (de ça aussi, oui). Un massacre inhumain en Ouzbékistan ne va pas changer ma vie. Ça paraît horrible mais je trouve plus horrible encore de verser une larme sur la famine en Ethiopie, alors que l'on est tranquillement installé dans le canapé, un verre de vin à la main, un énorme morceau de steak fou dans la bouche, et bobonne, collée contre soi, faisant semblant de d'intéresser aux malheurs du monde.

Sur les sept, six visages me sont familiers. Je vois ces clones tous les matins mais je ne leur parle jamais. Parfois, l'un d'entre eux s'acharne à m'adresser un sourire. Je n'y réponds pas car je n'aime pas être hypocrite, et encore moins rendre son sourire à une tête de con. Je ne juge que la tête, le reste est peut-être très bien, mais je n'est pas envie d'en découvrir plus. La tête de con me suffit amplement. Le visage qui m'est inconnu est celui de la femme qui ne lit rien. Un jolie brune sans grande prétention, au visage fermé. Elle a l'air encore plus déprimée que moi. Pour un peu, c'est moi qui lui sourirait, mais je me reprends à temps. Je ne dois pas oublier que je suis le mec le plus triste au monde. Je ne vais pas, en plus, avoir pitié des autres.

Mon chocolat est arrivé, je dois me concentrer. Je le sirote consciencieusement, ne sachant que trop bien que c'est l'un des seuls plaisirs qui me reste. Ça fait vingt minutes que je n'ai pas pensé à ma femme. Je ne sais même pas ou elle est. C'est fou, non ? je suis incapable de m'en souvenir. Je vois seulement son visage baigné de larmes. Mon manteau est encore lourd, je préfère l'enlever. Le liquide sirupeux et bouillant me descends délicatement dans la gorge, mais je n'arrive même pas à en profiter, ce matin. Je ne comprends pas ce qu'il se passe. Je sens un parfum fruité à côté de moi. C'est la jolie-brune-triste. Son parfum est joyeux mais cela ne me trompe pas. Cette fille est si triste qu'il est étonnant qu'elle soit encore vivante. Son mec l'a sûrement jetée. Je ne vois pas d'autre raison. Elle dépose de la monnaie sur le comptoir. Au passage, son bras frôle ma chevelure mais je ne ressent rien. Pas même un petit frisson d'excitation. Cette vie a tout tué en moi.

Je termine rapidement mon chocolat, frustré de n'y prendre aucun plaisir non plus, et je me lève à mon tour. Les six loques n'ont toujours pas bougé. Je jette négligemment une pièce vers la caisse et le gérant me souhaite une bonne journée. Je ne réponds pas. Cette journée n'a aucune raison d'être meilleure que les précédentes.

Le froid mordant pénètre mes vêtements et je m'empresse de refermer mon manteau. Je déteste l'hiver, voilà au moins quelque chose que je ressens réellement, c'est mieux que rien, je trouve. Je pourrais tout à fait me foutre absolument de tout ! Tremblant, claquant des dents, je me précipite vers la bouche de métro. Les passants doivent croire que je suis pressé de rejoindre mon travail. En fait, c'est juste que je préfère avoir froid le moins longtemps possible. J'oublie l'odeur agressive d'une centaine d'années d'insanités pour profiter de la chaleur tiède du monstre urbain qui régit nos emplois du temps. Mon organizer vibre de peur à la seule idée d'un éventuel retard du train ou, pire, d'une grève. A peine ai-je posé le pied sur le quai qu'une rame surgit du tunnel noir. Tout va bien, mon organizer respire à nouveau. Pas moi. J'espère sans trop d'espoir ne pas me faire compresser par la marée humaine qui grouille partout. Evidemment, je rêve. Je me fraye un chemin dans la cohue et une fois les portes ouvertes, je sens une lourde pression contre mon dos. Je ne tente pas de la contenir, c'est inutile. On ne lutte pas contre la masse : on se fond en elle ou on est emporté par elle. La première solution étant la plus facile, la moins fatiguante, la plus acceptée et, en vertu des critères précédemment cités, la meilleure. La jolie-brune-triste avait du choisir la seconde.

Je suis plaqué contre la paroi, la poignée de la porte s'enfonce dans mes hanches, mais je m'en fous de ça aussi. Je rigole en pensant aux pauvres types qui vont jusqu'à Vincennes alors que je n'ai que deux stations. Je rigole encore plus en pensant à ceux qui se prendront des coups de coude quand je devrais me forcer un chemin à travers la foule pour descendre du wagon.

09 : 01

Après le brouhaha continu du métro, la puanteur et la chaleur étouffante qui régnaient dans le wagon, je suis presque content de retrouver le froid. J'ai dit presque. Mon bureau est juste à côté. Dans le ciel, des nuages commencent à s'amonceler.

En entrant dans les locaux qui m'abritent pendant que je suis sensé travailler, je ne suis pas surpris de voir une galerie de visage tous aussi moches et détestables les uns que les autres : ce sont mes collègues de bureau. Des idiots chroniques qui se croient malins quand ils obéissent à mes ordres. Mon patron doit certainement me considérer de la même manière. Ma femme ne travaillait pas dans ma boite, heureusement autrement je ne l'aurais jamais épousée. Je rejoins mon bureau comme tous les jours. J'ai la chance d'avoir une salle dans laquelle je suis seul. Mon manteau paraît avoir doublé de poids, ce doit être un effet du froid. Je le jette dans un coin de la pièce sans faire attention, et il y reste bien sagement. L'impression me revient d'avoir oublié quelque chose. Quelque chose d'important. Pas un objet, ou quelque chose à faire, mais plutôt quelque chose que j'aurais fais. Je ne parviens pas à mettre le doigt dessus. La sensation persiste depuis plusieurs jours, mais je sens qu'aujourd'hui je vais réussir à me souvenir.

Je m'installe sur mon fauteuil rotatif, à revêtement cuir, qui s'adapte en permanence à la position de mon corps. La meilleure invention depuis le matelas à eau, le bain à bulles et la coke. Les autres employés n'ont qu'un petit fauteuil rotatif en mousse et les stagiaires se contentent d'une chaise en plastique. Je dois bien justifier mon salaire. En quelques instants, le travail quotidien s'empare de mes mouvements et bientôt de mon esprit. Je ne pense même plus à ma femme, dont le visage en pleurs est la seule chose dont je me souvienne.

Le temps se met alors à changer de rythme, il accélère d'une manière radicale. Je fais mon boulot, je me sens triste, je fais mon boulot, je mange un sandwich, je fais mon boulot, j'engueule un stagiaire (comme ça, pour le plaisir), je fais mon boulot, je déprime à mort et je fais mon boulot.

Je n'en peux plus. Tout ça me fatigue et ne m'intéresse plus. J'ai oublié ce que j'avais fait, je ne sais pas où est ma femme et mon manteau était décidément trop lourd, ce matin. En plus on vient me déranger alors que je suis dans une phase " je fais mon boulot ".

Un type entre dans mon bureau. Son uniforme est noir et il porte une arme sur la hanche gauche (il a l'air bête, mais je crois qu'il ne le sait pas). Derrière lui, un autre homme, habillé de la même manière et ayant l'air tout aussi bête, semble attendre que son collègue fasse quelque chose. Comme quoi, les abrutis ne travaillent pas tous pour moi. Les deux hommes ont l'air nerveux, ils ne savent pas à quoi s'attendre.

Je commence à me souvenir.

15 : 36

Le décor inanimé de la ville défile à travers la vitre de la voiture. Les passants semblent figés dans des poses parfois ridicules, mais en réalité je ne les regarde pas. Ils n'existent pas. Le monde a cessé d'exister. Maintenant, je me souviens. J'ai fait quelque chose. Le poids dans mon manteau m'est familier. Je sais ce qu'il signifie.

La Rédemption.

" Votre femme a disparu depuis deux semaines, monsieur "

Disparue ? Mais je me souviens de son visage inondé de larmes. Le manteau est de plus en plus lourd. Je me souviens de ce que j'ai fais. Tout va bien se passer. Voilà ce que me répétait ma mère quand j'étais enfant et que mon père était en train de sauter une pute trois rues plus loin. Pourtant les larmes coulaient réellement sur son visage, je m'en souviens. Tout ne devait pas aller bien à ce moment. Mais ça n'a plus d'importance. Seule compte cette phrase immortelle.

Tout va bien se passer. " Oui. Je sais "

Bien entendu, je le sais. C'est ma femme après tout. Ces fliques pensaient-ils m'apprendre quelque chose. Je l'ai fait, je m'en souviens. Ma main se rapproche de la poche intérieure de mon manteau. Il devient vraiment beaucoup trop lourd. Il faut l'alléger. Mes joues sont humides. Qu'ai-je fais ? Je me suis sauvé. Je l'ai libérée. Il n'y avait pas d'autre issue.

Nous avons tous la même vie. Quelqu'un vivra la sienne à sa place.

" Elle est morte. "

Je le leur ai dit comme ça. Ils ne s'attendaient pas à ça. Ils m'ont dit de les suivre. Je n'ai pas protesté. J'ai juste récupéré mon manteau, malgré son poids. Des larmes salées coulent abondamment le long de mes joues. Le manteau est léger maintenant. Le contact froid du métal contre ma paume me rassure. C'est la deuxième fois que je ressens cela. La première fois, je l'avais oubliée. Ma femme me manquent. Je voudrais me souvenir d'autre chose que de ses larmes.

La détonation est assourdissante. Elle couvre le doux bruissement de la pluie contre les vitres.

Teddy